Qui n’a jamais entendu, en pleine tempête existentielle ou lors d’une réunion soporifique au bureau, le fameux : « Tu devrais essayer le yoga ? » Véritable remède à tout, du dos coincé au chagrin d’amour, le yoga trône aujourd’hui au pinacle du bien-être. Mais… et si on vous disait qu’à l’origine, il n’a jamais été pensé pour nous rendre plus heureux, zen, performants (ni pour faire des photos de poirier sur Instagram) ?
Yoga : la grande promesse et la petite histoire de notre époque
Si 7,9 millions de Français déclaraient pratiquer le yoga en 2021 (soit 15 % de la population, rien que ça), ce n’est pas un hasard. Pour « tous les lessivés du monde moderne », comme le glisse la journaliste Marie Kock, il s’offre comme une planche de salut à la fois facilement accessible et bouleversante – du moins sur le papier. Au menu des promesses : gestion du stress, émotions mieux contrôlées, sommeil profond, efficacité maximale, souplesse physique et mentale, bonheur à portée de tapis… Le tout saupoudré d’une authentique touche indienne qui sent bon la sagesse d’antan.
Derrière cette hype, il y a pourtant un (gros) non-dit, décortiqué par la professeure de yoga Zineb Fahsi dans son essai Le Yoga, nouvel esprit du capitalisme (Éditions Textuel, 2023). Elle y démonte l’idée selon laquelle le yoga aurait été, depuis toujours, conçu pour l’accomplissement et l’épanouissement individuel.
Les textes anciens n’avaient rien promis de tel (spoiler : la Bhagavad-Gītā n’enseigne pas la pensée positive)
Plongeons dans les racines du yoga, né il y a des milliers d’années dans des milieux d’ascètes en Inde. Les fameux Yoga Sūtra, Bhagavad-Gītā ou Haṭhapradīpikā, textes de référence du yoga postural moderne, n’offrent aucune recette pour devenir plus heureux, efficace, ou détendu. Pas de mantra du « lâcher-prise », pas d’appel à « vivre l’instant présent ». Leur ton penche davantage vers l’ascétisme pur, une vision assez sombre de la condition humaine, à fuir le succès et le bonheur terrestre, préférant, pour certains, des spéculations métaphysiques tordues sur la nature du monde…
Ce point est fondamental : la discipline voulait avant tout éviter… la renaissance ! À mille lieues de la quête contemporaine du bien-être et du développement personnel qui prône la « meilleure version de soi » ici et maintenant. Le yoga moderne est ainsi devenu un hybride : traditionnel par la façade, résolument moderne dans son esprit.
Yoga, self-help et néolibéralisme : l’histoire d’une récupération
Ce n’est pas un hasard si la Californie – le « foyer de la mondialisation du yoga » – a inventé la grande majorité des styles actuels (Vinyasa, Power Yoga, Jivamukti, Bikram, Yin Yoga, pour ne citer qu’eux). On y a intégré des influences venues tout droit :
- du mythe du self-made man ;
- de la « Nouvelle Pensée » (où le mental a tous les pouvoirs) ;
- de la culture du self-help ;
- de la contre-culture hippie et new age ;
- du culte du fitness et des méthodes de management façon Silicon Valley.
Cela a fait émerger un yoga résolument ancré dans les préoccupations contemporaines – soyez zen, soyez heureux, soyez performant, et surtout, tout dépend de vous ! Sauf que derrière ce discours quasi messianique se cache une idée politique redoutable : responsabiliser chaque individu sur son propre bien-être, sa résilience, son « moi » à libérer, plutôt que d’interroger la société qui génère le mal-être.
Comme le note Zineb Fahsi, nos efforts se tournent vers un perfectionnement de soi au détriment d’un changement social, nous incitant finalement à nous adapter vaillamment (et isolément) au rythme souvent dévastateur du capitalisme néolibéral. Résultat : pendant que l’on cherche alignement et respiration, la réflexion systémique et politique est mise en sommeil, si ce n’est carrément shavasana.
Un autre yoga est-il possible ?
Pas question de jeter le mala sur le yoga (ni sur les yogis) : les bienfaits pour le corps et l’esprit existent et personne ne vous blâmera de vouloir mieux dormir ou supporter votre belle-mère. Mais il s’agit de comprendre comment le yoga a pu muter, sous la pression de l’ère moderne et des influences occidentales, en une technique d’auto-perfectionnement très en phase avec la morale néolibérale.
Attention : impossible de distinguer LE yoga d’origine, pur et incorruptible. La pratique a toujours été multiple et évolutive, et croire qu’un yoga authentique, non contaminé par la modernité, attend son grand come-back relève de l’anachronisme. La seule question valable, selon Zineb Fahsi, est de s’interroger sur les valeurs d’aujourd’hui et sur le type de rapport au monde que nous souhaitons encourager.
Alors, le yoga est-il la clé du bonheur individuel ? Ou serait-il plus juste – et même plus « éclairé » spirituellement – de le réinventer en outil d’émancipation collective, plutôt qu’en aliment pour « moi » performant ? À méditer lors de votre prochaine posture du lotus (ou devant un bon café).



