Le 6 novembre 2025, l’Autorité de la concurrence a infligé une sanction historique à Doctolib : 4,66 millions d’euros d’amende pour abus de position dominante. La plateforme de prise de rendez-vous médicaux en ligne, devenue incontournable pour des millions de Français, est accusée d’avoir délibérément étouffé la concurrence pour s’imposer comme un acteur quasi-monopolistique. Clauses d’exclusivité imposées aux médecins, ventes forcées de services groupés, rachat prédateur du concurrent MonDocteur… Les pratiques dénoncées dessinent le portrait d’une entreprise prête à tout pour verrouiller son marché.
Cette condamnation marque un tournant dans la régulation des géants de la tech en France. C’est la première fois qu’une entreprise est sanctionnée pour avoir racheté un concurrent dans le seul but de l’éliminer, sans que cette acquisition n’ait été soumise au contrôle préalable des autorités. Avec 50 millions d’utilisateurs en France et 400 000 professionnels de santé abonnés, Doctolib détient aujourd’hui plus de 90% du marché de la prise de rendez-vous en ligne. Mais à quel prix cette domination a-t-elle été construite ? Et quelles conséquences pour les médecins, les patients et les concurrents éliminés ?
Voici un aperçu complet de cette affaire qui secoue le secteur de la santé numérique :
| Élément | Détails |
|---|---|
| Date de la condamnation | 6 novembre 2025 |
| Montant de l’amende | 4,66 millions d’euros |
| Autorité condamnante | Autorité de la concurrence française |
| Plaignant | Cegedim Santé (concurrent, plainte en 2019) |
| Pratiques sanctionnées | Clauses d’exclusivité + ventes liées + rachat prédateur |
| Période concernée | 2017-2023 (clauses) + juillet 2018 (rachat MonDocteur) |
| Parts de marché Doctolib | Plus de 90% sur la prise de rendez-vous en ligne |
| Chiffre d’affaires 2025 | 348 millions d’euros |
| Recours | Doctolib annonce faire appel |
⚖️ Les points clés de la condamnation
📋 Clauses d’exclusivité illégales
Doctolib imposait aux médecins de n’utiliser aucune plateforme concurrente, sous peine de résiliation du contrat. Une pratique maintenue jusqu’en septembre 2023, alors que la direction juridique avait alerté sur son illégalité dès le départ.
🔗 Ventes liées forcées
Pour accéder à la téléconsultation Doctolib, les praticiens devaient obligatoirement s’abonner au service de prise de rendez-vous, même s’ils utilisaient déjà une solution concurrente. Un verrouillage commercial condamné.
💰 Rachat pour « killer le produit »
En juillet 2018, Doctolib rachète MonDocteur, son principal concurrent, non pas pour l’intégrer mais pour le faire disparaître. Des documents internes révèlent l’objectif : « Sans MonDocteur, plus de concurrent, on est numéro un partout ».
📈 Augmentation des prix après élimination
Après le rachat de MonDocteur, Doctolib a augmenté ses tarifs de 109€ à 129€ par mois, puis à plusieurs reprises. L’Autorité note que ces hausses étaient 3 points supérieures aux augmentations initialement prévues.
🏛️ Sanction historique
C’est la première fois dans l’histoire de l’Autorité de la concurrence qu’une entreprise est condamnée pour avoir racheté un concurrent dans un but d’éviction, sur la base de l’arrêt Towercast de la Cour de justice européenne.
Pourquoi Doctolib a été condamné à 4,6 millions d’euros ?
Doctolib n’est pas sanctionné pour être leader de son marché, ce qui est parfaitement légal. L’entreprise est condamnée pour avoir abusé de sa position dominante afin d’écraser systématiquement toute concurrence. L’Autorité de la concurrence a identifié trois pratiques anticoncurrentielles majeures qui, combinées, constituent une stratégie globale de verrouillage du marché.
Doctolib détient une position dominante sur le marché français de la prise de rendez-vous médicaux en ligne depuis au moins 2017. Ses parts de marché sont constamment supérieures à 50%, dépassant même 90% certaines années. Sur le marché de la téléconsultation, l’entreprise est dominante depuis 2019 avec plus de 40% des parts. Être en position dominante n’est pas illégal en soi, mais cela impose des responsabilités particulières. L’entreprise ne doit pas utiliser cette puissance pour étouffer la concurrence.
Ce qui aggrave le cas de Doctolib, c’est que les documents internes saisis lors des perquisitions de 2021 révèlent une volonté claire et assumée d’éliminer la concurrence. On peut y lire des phrases sans ambiguïté comme « être une interface obligatoire et stratégique entre le médecin et son patient afin de les verrouiller tous les deux » ou encore « ne laisser aucun cabinet à la concurrence ».
La majeure partie de l’amende, soit 4,615 millions d’euros, sanctionne les clauses d’exclusivité et les ventes liées imposées aux professionnels de santé. Ces pratiques ont limité le choix des médecins et entravé le développement des concurrents. Certains ont même abandonné leur projet face à l’impossibilité de concurrencer Doctolib. L’Autorité ajoute une sanction forfaitaire de 50 000 euros pour le rachat de MonDocteur, premier cas de ce type en France. Le montant est symbolique en raison de l’incertitude juridique qui prévalait avant l’arrêt Towercast de 2023, mais la condamnation elle-même marque un précédent historique.
Quelles clauses d’exclusivité Doctolib imposait-elle aux médecins ?

Les clauses d’exclusivité sont au cœur de la condamnation de Doctolib. Concrètement, ces clauses interdisaient aux professionnels de santé d’utiliser toute autre plateforme concurrente pour gérer leurs rendez-vous en ligne ou leurs téléconsultations. En cas de non-respect, leur contrat avec Doctolib pouvait être suspendu ou résilié.
Le plus grave dans cette affaire réside dans le fait que Doctolib savait pertinemment que cette clause était illégale. Les documents internes révèlent que la direction juridique avait alerté la direction générale en ces termes : « Cette clause est illégale au regard du droit de la concurrence. J’insiste vraiment fortement pour la supprimer. » Malgré cet avertissement clair, le président de Doctolib a décidé de la maintenir, arguant « qu’il faut stratégiquement la garder ».
Dans la pratique, Doctolib exigeait des professionnels de santé déjà abonnés à un service concurrent qu’ils résilient d’abord leur abonnement avant de pouvoir souscrire à Doctolib Patient. L’entreprise invoquait des « difficultés techniques ou opérationnelles » pour justifier cette contrainte. Cette exigence a limité considérablement le choix des praticiens et freiné le développement des plateformes concurrentes.
La clause était accompagnée d’une disposition dite « anti-allotement » qui empêchait les médecins de diviser leurs rendez-vous entre plusieurs plateformes. L’objectif affiché dans les documents internes était sans équivoque : « ne laisser aucun cabinet à la concurrence ». Doctolib a finalement supprimé cette clause en septembre 2023, soit quatre ans après la plainte de Cegedim Santé et deux ans après les perquisitions de l’Autorité de la concurrence. Un retrait qui intervient bien trop tard pour éviter la sanction, mais qui constitue un élément favorable dans le calcul de l’amende.
Qu’est-ce que la vente liée imposée par Doctolib ?
La vente liée constitue la deuxième pratique anticoncurrentielle sanctionnée. Doctolib obligeait les médecins qui voulaient uniquement utiliser son service de téléconsultation à s’abonner également au service de prise de rendez-vous en ligne. Cette contrainte s’appliquait même s’ils utilisaient déjà une solution concurrente satisfaisante pour gérer leur agenda.
Concrètement, dès le lancement de Doctolib Téléconsultation en 2019, les contrats d’abonnement prévoyaient la souscription préalable obligatoire à Doctolib Patient. Le professionnel de santé était donc contraint de régler les deux prestations cumulativement, alors qu’il n’avait besoin que de la téléconsultation.
Les directives internes de Doctolib étaient très claires sur le sujet. On peut y lire : « Dans le cas où un praticien est client d’une solution concurrente de téléconsultation mais pas encore client de l’agenda Doctolib, il faut tout d’abord lui installer l’agenda pour que 30 jours plus tard on puisse lui installer la téléconsultation. »
Cette pratique a eu des conséquences importantes. Elle a permis à Doctolib d’augmenter artificiellement le nombre de clients de Doctolib Patient et de renforcer sa position dominante sur le marché des services de prise de rendez-vous en ligne. Les médecins n’avaient d’autre choix que de recourir au service de Doctolib, au détriment des services concurrents qui proposaient pourtant des solutions parfois moins chères ou plus adaptées.
L’Autorité de la concurrence note que certains opérateurs, comme Solocal ou Qare, ont cessé de développer leur service ou ont même abandonné l’idée d’en développer un face à cette stratégie de verrouillage. Des entreprises, notamment des petites structures aux ressources limitées, n’ont pas pu rivaliser avec cette stratégie commerciale agressive.
Pourquoi le rachat de MonDocteur est considéré comme prédateur ?

Le rachat de MonDocteur en juillet 2018 constitue le troisième volet de la condamnation, et sans doute le plus spectaculaire. C’est la première fois en France qu’une entreprise est sanctionnée pour avoir racheté un concurrent dans le seul but de l’éliminer, sur le fondement d’un abus de position dominante.
Les documents internes de Doctolib saisis lors des perquisitions sont accablants. On peut y lire que l’objectif était de « killer le produit » et que « la création de valeur n’est pas l’ajout de l’actif MonDocteur mais sa disparition en tant que concurrent ». Un autre document affirme qu’à la suite de cette acquisition « Doctolib fonctionnera sans plus aucune concurrence en France ». Ces éléments démontrent sans ambiguïté que l’acquisition n’avait pas pour but d’intégrer les technologies ou les équipes de MonDocteur, mais simplement de faire disparaître un gêneur.
MonDocteur était qualifié dans les communications internes de Doctolib de « concurrent #1 ». Son élimination a permis à Doctolib de récupérer plus de 10 000 nouveaux professionnels de santé et d’augmenter sensiblement et durablement ses parts de marché. Un échange interne résume parfaitement la stratégie : « Sans MonDocteur, plus de concurrent, on est numéro un partout ».
L’Autorité de la concurrence démontre que Doctolib voyait dans ce rachat le moyen de « réduire la pression sur les prix » et un levier pour « augmenter ses prix de 10 à 20% ». Effectivement, les faits ont confirmé cette intention. Les mensualités sont passées de 109 euros avant le rachat à 129 euros juste après, puis ont continué d’augmenter. Ces hausses ont été 3 points de pourcentage plus importantes que celles initialement envisagées, sans que cela n’engendre de perte de clientèle.
Ce rachat n’a pas fait l’objet d’un examen préalable dans le cadre du contrôle des concentrations, car l’opération se situait sous les seuils de notification qui déclenchent un examen obligatoire. C’est sur la base de l’arrêt Towercast de la Cour de justice de l’Union européenne, rendu le 16 mars 2023, que l’Autorité a pu examiner rétrospectivement cette acquisition et la sanctionner comme abus de position dominante.
Quelle est la position de Doctolib face à cette condamnation ?

Doctolib a immédiatement annoncé son intention de faire appel de cette décision. L’entreprise estime que la décision « présente une lecture erronée de notre activité et de notre secteur ». Elle conteste fermement les accusations et met en avant plusieurs arguments pour sa défense.
Doctolib affirme d’abord être « un acteur récent dans le secteur des logiciels pour les soignants, soit trois fois plus petit que nos concurrents européens ». L’entreprise souligne qu’en 2019, au moment de la plainte de Cegedim Santé, elle n’équipait que 10% des soignants français. Cette part serait aujourd’hui à 30%. L’argument vise à relativiser sa position dominante en France en la comparant au marché européen.
L’Autorité de la concurrence reconnaît elle-même dans sa décision que les « mérites propres » de Doctolib ne sont « pas contestés ». L’entreprise a effectivement joué un rôle majeur pendant la pandémie de Covid-19, en gérant notamment la campagne de vaccination en ligne confiée par le gouvernement français. Cette contribution au service public constitue un élément positif dans le dossier.
L’amende de 4,66 millions d’euros ne représente que 1,3% du chiffre d’affaires de Doctolib, qui atteint 348 millions d’euros. C’est une sanction bien inférieure à celles infligées à d’autres géants de la tech pour des pratiques similaires. Ce montant relativement modeste pourrait refléter la volonté de l’Autorité de ne pas fragiliser une entreprise française innovante, tout en marquant fermement les limites à ne pas franchir.
Concernant la procédure d’appel, l’Autorité de la concurrence précise qu’elle « ne devrait pas être examinée avant 2027, et même 2030 en cas de recours devant la Cour de cassation ». Surtout, cet appel ne devrait pas être suspensif. Cela signifie que Doctolib devra appliquer immédiatement les modifications de contrats exigées et publier un résumé de la décision dans le journal professionnel « Le Quotidien du Médecin ».
Quelles conséquences pour les médecins et les patients ?
Au-delà de l’amende financière, cette condamnation devrait avoir des répercussions concrètes pour les professionnels de santé et, indirectement, pour les patients qui utilisent ces plateformes au quotidien.
La suppression des clauses d’exclusivité, effective depuis septembre 2023, change la donne pour les médecins. Ils peuvent désormais utiliser plusieurs plateformes simultanément s’ils le souhaitent. Un praticien peut par exemple garder Doctolib pour certains types de consultations et utiliser un concurrent pour d’autres services, selon ses besoins et préférences. Cette liberté retrouvée devrait permettre aux médecins de mieux adapter leurs outils de travail à leur pratique quotidienne.
La fin des ventes liées représente également un changement important. Les praticiens qui souhaitent uniquement souscrire au service de téléconsultation ne seront plus obligés de s’abonner également à la prise de rendez-vous en ligne. Cette séparation des services devrait permettre une meilleure concurrence et potentiellement des tarifs plus justes. Les médecins pourront composer leur propre « bouquet » de services selon leurs besoins réels.
Sur la base de cette décision de l’Autorité de la concurrence, « toutes les parties qui s’estimeraient lésées pourront réclamer des dommages et intérêts » auprès de Doctolib en déposant un recours devant le Tribunal du commerce. Cela concerne notamment les concurrents évincés comme Cegedim Santé, qui avait déposé la plainte initiale en 2019. Ces procédures pourraient aboutir à des compensations financières importantes.
L’ouverture du marché suite à la levée des pratiques anticoncurrentielles pourrait favoriser l’émergence de nouveaux acteurs. Des entreprises comme Maiia ou KelDoc, qui avaient été cantonnées à des parts de marché résiduelles, pourraient avoir une nouvelle chance de se développer. De nouveaux entrants pourraient également se lancer sur ce marché désormais plus accessible, stimulant l’innovation et la diversité des offres.
L’Autorité a démontré que Doctolib avait augmenté ses prix de manière importante après avoir éliminé MonDocteur. Avec une concurrence plus libre, on pourrait espérer voir les tarifs d’abonnement se stabiliser ou diminuer pour les professionnels de santé. Cette baisse potentielle des coûts pourrait indirectement bénéficier aux patients, même si l’impact sera probablement indirect et diffus.
La condamnation de Doctolib marque un tournant dans la régulation des géants du numérique en France. Elle rappelle qu’aucune entreprise ne peut abuser de sa position dominante pour étouffer la concurrence, même au nom de l’innovation. Pour nous, parents qui utilisons régulièrement ces plateformes pour nos rendez-vous médicaux et ceux de nos enfants, cette décision est une bonne nouvelle. Elle devrait favoriser l’émergence d’alternatives et garantir une concurrence plus saine, synonyme de meilleurs services et de tarifs plus justes pour tous.



